Impacts de la structure du marché et de l'organisation des filières sur la prise en compte du risque de surpêche: éléments fondateurs et partagés par l'ensemble du projet
Rémi Mongruel, doctorant INRA-ORSTOM, novembre 1997
1. Introduction
2. Dynamique de renouvellement de la ressource et rythme d'exploitation : quel degré de soutenabilité ?
3. Les pêcheries thonières confrontées à la question de la co-viabilité biologique et économique
4. Le marché japonais du sashimi produit une rente de monopole qui fonctionne comme une incitation à la surexploitation du thon rouge
5. Les armateurs européens adoptent un comportement d'évitement des risques de surpêche des thons tropicaux
6. Conclusion
7. Références
Les pêcheries thonières mondiales, en constante expansion depuis les années 1950, nous ont longtemps donné la parfaite illustration de l'exploitation viable, tant biologiquement qu'économiquement, d'une ressource naturelle renouvelable. Utilisant une ressource à la formidable dynamique de reproduction et encadrées par de grandes commissions internationales, telles que la Commission Internationale pour la Conservation des Thonidés de l'Atlantique (ICCAT) ou la Commission Interaméricaine du Thon Tropical (IATTC), les pêcheries thonières semblaient solidement prémunies contre le risque de surpêche. Pourtant, des évènements récents ont montré que malgré le potentiel biologique de la ressource et les efforts entrepris pour en aménager l'exploitation, la production de certaines pêcheries thonières atteint progressivement les limites de la viabilité, et les aurait même dépassées dans le cas du Thon rouge. Jusqu'alors uniquement déployés dans l'océan Atlantique Centre-Est, les armements thoniers européens ont partiellement migré vers l'océan Indien à partir de 1984 (Raynaud, 1991) à la suite d'une baisse de capturabilité de l'Albacore dans l'Atlantique. Parallèlement, les stocks de thon rouge ont subi un déclin tel que des systèmes de quotas de captures ont été instaurés dès 1985 pour le Thon rouge du Sud (CCSBT, 1997) et depuis 1994 pour le Thon rouge du Nord (ICCAT, 1994). Nous nous proposons d'analyser les facteurs biologiques et surtout économiques qui expliquent cette situation.
S'appuyant sur la modélisation biologique de la dynamique de renouvellement des ressources halieutiques, la théorie des pêches s'est initialement fondée sur le concept de rendement maximum soutenu (RMS), qui permet de maximiser les captures sans entraver la capacité de reproduction des stocks. Gordon est le premier à affirmer que puisque la pêche recouvre des enjeux économiques et sociaux, son analyse (et donc ses principes de gestion) ne relèvent pas uniquement de la biologie, mais également des sciences sociales (Gordon, 1954). Il va donc définir de nouveaux objectifs de gestion : une pêcherie doit viser le revenu économique net maximum, et l'effort de pêche permettant de dégager ce revenu sera identifié comme l'effort de pêche optimal. Gordon pose donc un problème économique de base : la comparaison des coûts de mise en oeuvre des différents niveaux d'effort de pêche et la valeur des débarquements correspondant. Son modèle fait apparaître que le niveau de capture qui permet de maximiser le bénéfice net de la pêcherie se situe en-deça du rendement maximum soutenu. La recherce de l'optimum économique garantit la viabilité biologique du système d'exploitation. Cependant, ce raisonnement ne fonctionne que si la pêcherie est exploitée par un pêcheur qui se trouverait en situation de monopole.
En situation réelle, les pêcheries se trouvent le plus souvent placées sous le régime de la propriété commune. Du fait de la rivalité qui existe alors entre les pêcheurs pour l'usage du même bien (non prise en compte de la portée globale des actions individuelles), l'effort de pêche augmente jusqu'au niveau auquel la pêcherie ne génère plus de revenu net. La pêcherie est alors exploitée au-delà du RMS et la viabilité biologique n'est pas respectée. La théorie économique des pêche connaîtra une seconde avancée majeure grâce à Copes, qui va faire le lien entre économie des pêches et économie du bien-être (Copes, 1972). Ceci va lui permettre de montrer que le niveau d'effort de pêche optimal n'est pas unique, mais qu'au contraire il existe différents optima correspondant aux intérêts respectifs de chacun des groupes d'acteurs impliqués : pêcheurs (producteurs), consommateurs ou encore propriétaires fonciers halieutiques. Le modèle de Copes permet de situer le niveau de production en fonction d'objectifs sociaux : les règles de gestion adoptées dépendent alors de l'utilité sociale des pêches. Finalement, les analyses de Gordon et Copes démontrent l'importance des stratégies des acteurs dans le choix du mode d'exploitation d'une pêcherie. Elles font apparaître d'une part que les objectifs de gestion d'une pêcherie peuvent dans certains cas igorer complètement la viabilité biologique, et d'autre part que le concept de viabilité économique recouvre des réalités multiples, dès lors que l'on s'intéresse à l'ensemble des intervenants du secteur.
Ces résultats, en apparence paradoxaux, prennent tout leur sens lorsqu'on les replace dans le cadre des tentatives de théorisation du développement soutenable. Tel quil a été défini dans le " Rapport Brundtland "(Commission Mondiale sur l'Environnement et le Développement, 1988), le développement soutenable a pour objectif de " satisfaire les besoins présents sans compromettre laptitude des générations futures à couvrir leurs propres besoins ". Autrement dit, ce concept impose une exigence de prise en compte de lavenir, face à laquelle les économistes ont développé deux approches nettement opposés. Lapproche de la soutenabilité forte considère que le critère defficience économique est inadapté à au traitement de lenvironnement et que le développement soutenable ne peut être atteint que si les ressources naturelles sont gérées selon des critères spécifiques (Maréchal, 1996). Cette approche privilégie le respect de normes environnementales : dans le cas de l'aménagement des pêches, la gestion au RMS utilisant des instruments tels que les quotas de captures ou la limitation de l'accès à la ressource relève de l'approche de la soutenabilité forte. L'approche de la soutenabilité faible est celle que défendent les économistes néo-classiques. Selon Solow (1993), la soutenabilité signifie non pas conserver telle ou telle ressource, encore moins conserver tous les éléments naturels dans un état inaltéré, mais simplement préserver de façon indéfinie la capacité productive des sociétés humaines. Le raisonnement consiste à considérer que l'humanité dispose d'un capital total composé de trois grandes catégories d'actifs : les équipements productifs, le capital humain et les actifs naturels. La soutenabilité est assurée si l'évolution de l'ensemble du capital au cours du temps est positive. Il devient alors indifférent d'épuiser complètement une ressource naturelle dès lors que la rente retirée à cette occasion est réinvestie dans l'une ou l'autre des grandes catégories d'actifs (règle de Hartwick). Cette approche, qui repose sur deux hypothèses fortes (la substituabilité parfaite des différentes catégories d'actifs et la possibilité de déterminer leur valeur via le système des prix du marché), peut justifier l'épuisement total de certaines ressources halieutiques en vue de capter la rente correspondante.
La question de la viabilité semble devoir se poser avec de plus en plus d'acuité à propos des pêcheries thonières. Les thonidés tropicaux de l'Atlantique (Albacore, Listao et Patudo) apparaissent pleinement exploités (ICCAT, 1996). L'ICCAT considère que le stock d'Albacore de l'Atlantique se situe au niveau de la prise maximale équilibrée (PME), et recommande de ne pas augmenter l'effort de pêche. Par ailleurs, l'augmentation des captures de juvéniles d'Albacore impose que des efforts soient entrepris en vue de réduire cette mortalité. L'état des stocks de Listao n'est pas connu de manière précise, mais il semble que cette espèce subisse actuellement un niveau d'exploitation élevé. En ce qui concerne le Patudo, il semblerait que la taille de la population soit tombée bien en-deça de celle correspondant au niveau de la PME pour cause de surpêche. Mais c'est de loin dans le cas du Thon rouge que la taille des stocks suit l'évolution la plus alarmante : qu'il s'agisse du Thon rouge du Nord, présent dans l'Atlantique Nord et la Méditerranée, ou du Thon rouge du Sud, migrant dans la zone subpolaire de l'Hémisphère Sud, les rapports se succèdent qui concluent au déclin des stocks et à la surexploitation de la ressource. Dès 1991, la Suède a proposé (sans succès) que le Thon rouge de l'Atlantique soit inscrit sur les listes de la CITES (Convention internationale sur le commerce des espèces menacées (Safina, 1993)). Depuis peu, les organisations de protection de l'environnement s'intéressent également au Thon rouge : selon elle, la taille de la population parentale du Thon rouge du Sud serait actuellement inférieure à 9 % de celle de 1960 (Traffic Oceania, 1997).
Confiné dans les zones Nord et Sud des océans, le Thon rouge se trouve beaucoup plus exposé à la surpêche que les thons tropicaux, dont la zone de répartition est immense. Ces caractéristiques biologiques expliquent sans doute en partie la rapidité du déclin des stocks de Thon rouge. Mais au-delà des facteurs biologiques, il est intéressant de rechercher d'autres éléments d'explication de cette différence d'évolution des modes d'exploitation. En effet, les risques de surexploitation du thon rouge sont connus depuis fort longtemps. Cet espèce a fait l'objet de nombreux efforts en termes d'aménagement des pêches, tant en ce qui concerne le Thon rouge du Nord que le Thon rouge du Sud. Des quotas de captures ont ainsi été instaurés dès 1985 par la Commission pour la conservation du Thon rouge du Sud (CCSBT), tandis que l'ICCAT décidait en 1993 d'adopter le même type de mesure pour le Thon rouge du Nord. Malgré cela, le déclin des stocks de Thon rouge n'a pu être enrayé. Il convient donc d'analyser la structure des filières et la dynamique des marchés du Thon rouge et du thon tropical, de façon à faire apparaître l'influence des facteurs économiques sur la prise en compte du risque de surpêche.
Les pêcheries de Thon rouge ont pour particularités de ne disposer que d'un débouché quasiment unique, le marché japonais du sashimi, mais aussi de se voir proposer les prix de marché de très loin les plus élevés dans le secteur des produits de la mer.
Le marché du sashimi est contrôlé par un nombre réduit de firmes : les quatre plus grosses firmes (Mitsubishi, Marubeni, Mitsui et C. Itoh) contrôlent plus de 70 % du marché du sashimi. Ces firmes remplissent le rôle de négociants auprès de la plupart des armements thoniers japonais, taïwanais et coréens (Bonnano et Constance, 1996). Constituées en oligopole sur ce marché, ces firmes sont en mesure de capter la plus grande partie de la rente de rareté du Thon rouge.
Parallèlement au déclin des stocks naturels, on assiste au développement de l'aquaculture de Thon rouge : celle-ci est pratiquée en Méditerranée (Espagne, Portugal, Croatie, Maroc...), en Amérique du Nord et en Australie. D'après F. Doumenge (communication à la Conférence de clôture du programme thonier régional, Ile Maurice, novembre 1996), il est possible de montrer une corrélation entre les brusques hausse de prix sur le marché du sashimi et les vagues d'investissement dans l'aquaculture de Thon rouge.
Il apparaît évident que le prix incroyablement élevé du Thon rouge sur le marché du sashimi provoque quasiment mécaniquement la surpêche de cette espèce. On peut même considérer que le spectre brandi par certains environnementalistes d'une inscription du Thon rouge sur les listes de la CITES encourage encore cette tendance, au moins au niveau des pêcheurs. Il en résulte l'échec des mesures de gestion des stocks de thon rouge. La question de la viabilité économique de la filière du Thon rouge exclusivement l'affaire des firmes rentières, qui semble opter pour une solution de substitution avec le développement de l'aquaculture.
L'exploitation des thonidés de l'Atlantique Centre-Est est depuis son démarrage à la fin des années 1950 essentiellement le fait des armements européens (principalement espagnols et français), qui réalisent environ les deux tiers des captures de la zone. Cette pêcherie produit du thon matière première pour la conserverie qu'elle destine aux trois grandes zones de production que sont l'Europe méditerranéenne, les Etats-Unis et l'Asie du Sud-Est. Sur ces marchés de la matière première où ils sont en concurrence avec les autres grands producteurs mondiaux, les armateurs européens obtiennent des prix beaucoup moins attractifs que ceux atteints par le Thon rouge : le prix de la catégorie commerciale la plus prisée, l'Albacore de plus de 10 kg, se situe en général autour de 10 Francs le kg. Le marché est donc principalement un marché de volume, et il importe davantage de pouvoir prélever des quantités élevées sur des stocks abondants que de rechercher les derniers individus d'un stock surexploité. C'est pourquoi les armateurs européens ont toujours préféré étendre spatialement leurs pêcheries à la recherche de nouvelles populations plutôt que d'intensifier leur effort localement (Laloë, 1989). Ainsi, on peut interpréter l'augmentation régulière du rayon d'action des thoniers européens depuis leur zone d'implantation initiale au large de Dakar comme le résultat d'une stratégie visant à éviter les risques de surpêche, puisque dans la phase précédant chaque nouvelle expansion de la pêcherie, la ressource aurait été rapidement surexploitée localement. De même, lorsqu'en 1984 est survenue une baisse de capturabilité de l'Albacore indiquant que le stock était alors vraisemblablement pleinement exploité, la décision prise par les armements thoniers européens a été de redéployer une partie de leur flottille dans l'océan Indien Ouest.
Depuis cette date, les armements européens opèrent simultanément dans l'Atlantique Centre-Est et dans l'Océan Indien Ouest. Si l'Océan Indien offre encore des perspectives en termes d'augmentation des captures, il n'en est pas de même dans l'Atlantique où le stock d'Albacore est à nouveau pleinement exploité. Cette situation résulte de l'introduction de la pêche sur épaves artificielles, qui aurait également pour conséquence d'accroître les captures de juvéniles. L'ICCAT ayant souligné les possibles conséquences néfastes de cette importante mortalité de juvéniles sur le stock d'Albacore, les armements français et espagnols viennent de passer un accord visant à la réduire (Antonietti, comm. pers.). L'accord précise que la nurserie du Golfe de Guinée sera interdite à la pêche durant la période de reproduction des thonidés. Cette initiative, qui traduit à nouveau un souci de prise en compte du risque de surpêche, a été rendue possible par la forte concentration des entreprises dans le secteur de l'armement thonier européen : à quelques unités près, la totalité des thoniers français appartient aux deux plus grands armements.
Il nous a paru intéressant de montrer, à travers l'exemple des pêcheries thonières, l'influence qu'exercent sur les choix opérés en termes de mode d'exploitation des ressources halieutiques d'une part la structure de la filière et d'autre part le poids économique et la capacité de négociation des différentes catégories d'acteurs. Dans le cas de la pêcherie de thonidés tropicaux que nous avons étudiée, les armateurs prennent des initiatives en termes de limitation des risques de surpêche parce que les conditions du marché ne leur permettent pas de se comporter selon une logique strictement rentière. Ils adoptent donc volontairement des normes de gestion, en l'occurence la limitation de l'accès à la zone de reproduction des thons tropicaux, ce qui place de fait cette pêcherie dans le cadre de la soutenabilité forte. Ils ne peuvent cependant maintenir ces formes de régulation de leur activité que dans la mesure où elles n'entraînent pas pour eux de perte de compétitivité vis à vis des autres grandes nations productrices de thon matière première pour les conserveries. Inversement, les pêcheries de thons rouges sont pilotées par le marché japonais du sashimi, dont les intervenants se situent très en aval de la filière et n'ont donc pas les mêmes préoccupations que les armateurs, confrontés à la nécessité de respecter la viabilité biologique de la ressource. La lucrativité du marché final du Thon rouge entraîne la filière dans une logique de soutenabilité faible : le niveau exceptionnel des prix incite à la surexploitation de la ressource, et la rente ainsi dégagée est (du moins pour partie) réinvestie dans le développement de l'aquaculture comme substitut aux stocks naturels épuisés.